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dimanche 17 décembre 2017

22 L'Inuit


A tous mes lecteurs et lectrices, 
je souhaite une belle année 2018 plaines
de petits bonheurs  et de grands succès


22 L'INUIT

Un vent glacial parcourt une immensité blanche, plane,
où tout relief est indéfini, escamoté. Des formes diffuses apparaissent, se diluent . Cette colline qui s'allonge, est-elle loin, est-elle près ? Pas de point de repère dans ces blancs sur blancs, ce froid polaire qui peut, en un instant, vous transformer en statue figée, immortelle dans son linceul .

Un pâle soleil éclaire, un instant, l'homme solitaire, ses chiens, son traîneau. Il est petit , râblé, revêtu de peaux de phoques, sa capuche fourrée cache ses cheveux noirs, raides, retombant en forme de légère frange sur son front. Avec ses yeux en amande, ses pommettes hautes, c'est l'Inuit, un homme du Grand Nord. Il n'a pas de boussole et pourtant il sait où il va, il a un but auquel il tend de toute ses forces. Soudain les rênes qu'il tient dans les mains se raidissent, comme parcourues d'un frisson. L'homme tend l'oreille : Faiblement d'abord, plus fort ensuite, un hurlement monte, puis deux, trois ; des hurlements à glacer le sang : des loups ! Ses chiens les avaient entendus bien avant lui. Il les distingue maintenant sortant du brouillard : une meute de loups avec, à sa tête, un grand noir, certainement le loup alpha, le chef, puis deux, trois autres loups un peu plus petits courant à côté de lui, tous ralentis par la présence d'un louveteau.

Maintenant le traîneau glisse entre deux légers monticules ... Vite, rejoindre la pleine glacée, là à droite où il pourra manoeuvrer, placer ses chiens fasse au danger . Heureusement, se dit-il, il les a attelés en éventail comme le lui a enseigné son grand-père et non en ligne ; les uns derrière les autres, les chiens se gêneraient mutuellement, en éventail ils ont toute liberté de mouvements et peuvent s'entre-aider. A peine a-il pensé cela qu'un grondement sourd se fait entendre, ici, sur sa gauche ... C'est Aku qui grogne, sa chienne préférée avec laquelle il a déjà parcouru des milliers de kilomètres, dormi la tête dans sa fourrure, chassé des heures durant.

Le grondement enfle, grandi ... DANGER ! L' homme tourne la tête et aperçoit un loup au pelage gris, légèrement roux, qui s'est détaché du groupe, galope d'une foulée longue, régulière ; il s'éloigne en esquissant un demi – cercle, puis se rapproche. Il va le prendre par devers et l'attaquer par derrière. L'homme lâche les rênes, ses chiens savent ce qu'ils ont à faire, il leur fait confiance. Il s'empare d'un fusil. Au même moment, le loup se met à courir en zigzag ; ce loup sait donc ce que veut dire ce long bâton, pense l'homme en une fraction de seconde, certainement une louve, plus rusée que le mâle. Il la suit des yeux et remarque qu'elle tourne légèrement la tête du côté où elle va virer ; maintenant il peut anticiper son mouvement, il vise. Il n'a qu'un coup et n'aura pas le temps de recharger avant qu'elle ne l'agresse. A cet instant précis il presse sur la gâchette ! La louve, dans son élan, fait encore quelques pas, puis, coupée dans sa course, elle s'affaisse, tente de se relever,pose enfin sa tête sur la terre gelée, ses yeux se voilent, 
son corps se raidit.

Devant, le loup alpha s'est arrêté net, les autres se regroupent autour de lui. Une plainte, un gémissement, presque un sanglot monte dans l'air pétrifié : le louveteau pleure sa mère ... L'homme sent son coeur se serrer, il aime les loups, il les a tant observés dans leur orgueil, leur indépendance, leur courage ; il a sculpté leurs formes, leurs attitudes dans la stéatite, la serpentine, pendant ces longues nuits qui semblent n'avoir ni commencement ni fin alors qu'il se trouvait dans la grande tente familiale.
L'Inuit redresse la tête, un léger sourire anime son visage : lui aussi a sa fierté, sa liberté, il se sent maître de sa destinée. Il a su manoeuvrer, rassurer ses chiens, leur insuffler sa confiance ; face au danger, il n'a pas faibli, il a défendu sa vie, cette vie de chasseur, indispensable à sa communauté.

Il est temps de reprendre la route ; heureusement les jours se sont allongés, il pourra atteindre sa cache, construire son igloo où passer la nuit. Demain, il en retirera  les morceaux de caribou qu'il chargera sur son traîneau et bientôt il sera chez lui dans la chaleur des siens, sous la tente plantée au milieu de nulle part,

sur une terre qui semble désolée et pourtant si vivante.

samedi 25 novembre 2017

21 Cette Chose-là

21 CETTE CHOSE-LA

Dès mon enfance cette chose-là s'est manifestée : je porte un regard émerveillé sur des petits riens : une toile d'araignée perlée de gouttes de rosée au petit matin, une citelle torche-pot, dos bleuté, ventre jaune, qui descend le long d'un tronc la tête en bas, des fleurs de cerisiers qui s'ouvrent au jour, des graines semées germant au soleil.

La joie dans le coeur, les jambes légères, je ressens tout le pouvoir que cache cette chose-là : des images heureuses, des surprises étonnées, un douceur de vivre, des pensées tournées vers la beauté simple, sans manières outrancières, loin d'une partie du monde devenue si violente. Je sais que celle-ci existe, je suis réaliste, j'ai rencontré des yeux mauvais qui me toisaient et me faisaient plier, mais cette chose-là me fait relever la tête ; elle est puissante, je m'en rends compte aujourd'hui.

En moi, je possède une panoplie d'images qui me donne espoir et confiance. A tout moment je peux les évoquer, les revivre : le hêtre pleureur plus que centenaire courbant ses branches vers le sol dans le parc de l'Hermitage, l'arbousier avec ses fruits jaunes, oranges et rouges découvert par un jour gris d'hiver, les sapins Douglas repérés dans la forêt de Thierrens, une fleur encore à déterminer, des oliviers au milieu des vignes à quelques pas de Villette, la vue inattendue sur le Mont Blanc, une roue de bois entraînée par le bon vouloir du Flon de Carrouge, des champs de colza, de blé, une terre retournée en devenir d'accouchement sans douleurs. La forme mouvementée d'un copeau de bois trouvé par Daniela sur la piste Vita nouvellement aménagée à Mézières me ravit ; je l'est mis au pied de mon thuya, il me fait penser à toutes ces balades enchantées parcourues, partagées avec elle. Un chaud merci à toi, équipière efficace, accompagnatrice attentive, conductrice sérieuse, devenue une amie.

Avec le recul, je constate, avec reconnaissance, que je n'ai pas perdu ce pouvoir d'émerveillement, malgré les aléas des années qui s'ajoutent les unes aux autres. J'ai le temps maintenant de prendre conscience de cette capacité de renouveau, de longue jeunesse d'esprit, transmission de pensées positives, tendresse et réconfort envers ceux auxquels je pense. Ils ne le savent pas, ce n'est pas publié à grands titres à la une des journaux. Pas de grands éclats de voix : juste un murmure ; pas d'annonces fracassantes, pas de milliards dépensés en folie : juste une petite flamme. Et voila que ça passe sur Internet, que cette chose-là est lue à qui veut bien, partout dans le monde; j'ose l'écrire car je commence à en mesurer la force tranquille opposée à la grande agitation de tous ces gens qui courent en tout sens et à contre sens. J'essaie d'en mesurer tout le bien que j'en reçois, transmets tour à tour. Enchantement de ma vie.


vendredi 17 novembre 2017

20 ORDI MON AMI


20 ORDI MON AMI

Vais-je tirer sur la prise pour te faire taire,
ou te jetter par la fenêtre, ordi mon ami ?
Ami... ou ennemi ?

Tu es trop intelligent pour moi, tu me dépasses !
Non tu es stupide, tu ne peux faire que ce pourquoi
tu as été programmé ; tu es incapable d'agir seul, par toi-même.
Après tout je reste ton maître, c'est rassurant.

Recommençons : allumer, cliquer sur copier-coller, ça marche !
Déplacer le curseur, écrire, ajouter une pièce en attaché, envoyer, ça marche !

Jeter la souris dans la corbeille ! Mais non, pas dans la corbeille de l'ordinateur,
celle qui se trouve sous mon bureau, je n'aime pas l'utiliser,
je préfère glisser mon doigt sur... enfin, sur... comment s'appelle cet endroit
rectangulaire devant le clavier, le savez-vous ? Enfin, je veux dire
que c'est un peu comme si je tenais un crayon pour dessiner,
vous comprenez, n'est-ce pas ?

Zattoo affiche : « Mettre à jour Flash Player ».
Kesako ? Vous ne comprenez pas, vous non plus ? Ça me fait plaisir !
On me chante à tout vent, comme la fameuse dent de lion
qui s'égraine sur la couverture du Larousse : demande à Google !

Puis l'une de mes petites filles s'est écriée pleine d'admiration :
Grand-maman est une blogueuse !
Pour entendre cette parole qui fait ma fierté
et me console de tous mes déboires informatiques,
je me dis que cela vaut la peine de persévérer.

Apprendre, corriger, recommencer, ruminer, fulminer,
tempêter, dominer la machine, enfin un programme
qui n'est pas dans l'ordinateur !



Prochain texte le 24 novembre

vendredi 10 novembre 2017

19 RIVIERE

19  RIVIERE

La rivière est aimée des enfants, elle est précieuse pour certains, enterrée par d'autres qui construisent par dessus, mais elle ressort quelque part, inonde le sous-sol des maisons, déborde des digues, creuse des ravins, rempli des lacs. Elle est turbulente, joyeuse, parfois elle murmure, cache dans ses eaux les truites qui se faufilent entres les algues, échappant à l’hameçon.

La mienne vient du plateau, coule tranquillement, confiante, sereine, passe sous l'autoroute, glougloute, s’emballe, creuse les virages ; il a fallu les consolider par des murs de béton ; pourquoi pas de grosses pierres ? Plus esthétiques certainement, plus naturelles surement. Enfin, passons ; tu es si jolie en robe grise, parfois mousseuse, reflétant le vert des arbres qui forment une couronne au-dessus de toi. Tu chantes des mélodies harmonieuses, parfois vengeresses pour qui te veut domestiquer et puis tu te précipites en cascades grondantes vers le Moulin, rabote tes flancs, ressort de cette gorge sombre au milieu des vignes, traverse ce village s'étirant tout en longueur, ses maisons batties les unes derrière les autres, tournées vers les Alpes de Savoie. Après une chute magnifique, admirée des touristes qui viennent gouter les vins, te te perds dans la vastitude d'un Léman aux couleurs irisées, jamais les mêmes.

Ta musique est tendre, faite de rêveries, tu nous berce en espérance de jours meilleurs, nous remet le coeur à l'endroit. Nous aimons t'écouter, tu nous ressource, comme tu le fait pour toi-même, intarissable, comme une éternité. Cette sensation de vie, de renouveau incessant est une bénédiction, parfois une prière, une élévation, une tendresse dans ce monde qui nous entoure. Tranformée, pour un instant, ailleurs, en un étang charmeur, elle nous console, nous apaise. Soudain sa turbulence nous secoue, nous ramène au présent, nous communique sa force, son allant. Une symphonie de sons, de lumières, se joue sur ses rives ombrées, ensoleillées, ouateuses, parfois brumeuses, souvent changeantes. Une symphonie de couleurs qui suivent les saisons, qui reviennent année après année jamais les mêmes.

Ses eaux se sont mélées à celles de ce lac merveilleux, chanté par les poètes, couché en bleus sur la toile par François Bocion. Et, mariée, elle ressort, transformée en fleuve. Immence voyage, petite source de bonheur, jusqu'à la mer. Mes yeux la suivent en pensées, la félicite, approuve son choix magique ; elle transporte la vie partout où elle passe, la rivière a tracé son destin.

Vous pourrez lire le prochain texte dès le 17 novembre 2017 



vendredi 3 novembre 2017

18 UNE VILLE

UNE VILLE

« Il est 5h, Paris s'éveille », ainsi chantait Bénabar, mais cette ville-là n'est pas une capitale, ni même un chef-lieu, une simple bourgade.

Au petit matin, il n'y a pas foule dans les rues de cette petite ville du bord de l'eau ; celle-ci ne s'éveille que vers 6h, moment où commence le ballet bien orchestré des balayeuses municipales. Il faut nettoyer, enlever tout papier, tout carton, boîtes de pizzas par dizaines traînant à tout venant, surtout le lundi matin, enlever aussi le moindre petit mégot de cigarette comme au pinceau, et il y en a de ces mégots : autour des bancs, dans le jardin publique, le long des quais. Et les poubelles débordent, même de bouteilles en verre alors qu'il y a des containers pour celles-ci à proximité. De loin, en regardant tout cet affairement, ce travail de fourmis, on dirait un tableau de l'époque du pointillisme.

Aujourd'hui, les camions, les remorques où sont entassés les cageots pleins de légumes frais et de fruits des vergers d'alentours, sont déchargés sur la Grand'Place ; des trétaux montés sur peids, des tentes déployées, des parasols multicolores ouverts, appellent les ménagères les plus matinales, pressées, attentives aux différences de prix. Plus tard dans la matinée, les badeaux s'y promènent, mains dans les poches, curieux, mais aussi les femmes des belles maisons, coquettes et rieuses, accompagnées de leur servantes, elles font leurs achats ; ce sont de bonnes clientes pour les maraichers, il faut les soigner, son langage également ! Ainsi tous s'imprègnent de l'atmosphère légère, gaie, mouvante, d'une douceur de vivre particulière à cette petite villle. Ce samedi les maraichères ont revetu leur costume folclorique régional, elles attirent les touristes, aussi les amoureux de leur ville, de leurs traditions, c'est le coeur qui parle et puis, n'est-ce pas ici, la ville de la Fête des vignerons ?


Sagement, à 23h, les vitrines se sont éteintes, quelques réverbères éclairent encore la place de la gare devenue silencieuse, les trains ne circulent plus dès cette heure.  Des ombres mouvantes, furtives, hésitantes sur leurs jambes, rasent les murs des maisons, une voiture de police passe sans s'annoncer, ses phares trouent la nuit de deux rayons blafards. Les cafés ferment les uns après les autres, la ville s'endort, paible dans son écrin de vignes.


Prochaine texte le 10 novembre 2017

jeudi 26 octobre 2017

17 Sable



SABLE

Ce sont les vacances, tous les jours, pas encore d'école. Sur le sable, les doigts courent, dansent, exécutent des arabesques ; des chemins, en virages dangereux, grimpent en zigzags sur des montagnes qui s'affaissent sous les roues des voitures. Des pives marquent la forêt, des herbes les champs, des fleurs de trèfle les potagers.

De jeunes enfants, très jeunes, jouent dans le bac à sable, enserré dans des planches en bois, devenues grises sous les intempéries ; il est construit au fond du jardin, loin de la foule des vacanciers du mois d'août qui se ruent au bord de la mer, tous en même temps.

A quelques pas de là, à l'ombre des châtaigniers, confortablement installés sur des chaises-longues, les parents lisent, bavardent, se reposent de leurs longues journées de travail, sourient en regardant leurs rejetons s'amuser en roulant leur Dinky Toys qui s'ensablent. Heureuse enfance.

Demain, la pluie aura tout effacé.

Pourtant, un jour, je mettrai un bac à sable sur mon balcon et je bâtirai des ponts pour relier, des tunnels pour méditer ; je tracerai de grandes voies lactées pour voyager ; j'ajouterai des maisons pour vivre, des chateaux pour rêver ; j'éparpillerai des pétales de géraniums oranges et rouges pour embellir, j'enfoncerai des feuilles de carottes pour l'ombre d'une forêt, je creuserai un canal, que dis-je, un bisse et me souviendrai...

Prochaine lecture le 3 novembre 2017

vendredi 20 octobre 2017

16 Allo !

ALLO !

000800888... Une voix impersonnelle lui répondit :

  • Pour connaitre les heures d'ouverture presser 1
  • Pour les déchets encombrants presser 2
  • Pour les gravats presser 3

Ce genre de répondeur le rendait nerveux de part la frustration qu'il ressentait de ne pas avoir un interlocuteur au bout du fil. Après 4 et avoir oublié la fonction du 3, il reposa violemment le combiné.

L'après-midi, maussade, trop silencieuse, le poussa à réfléchir : le 1..., le 2... Non aucun d'eux ne correspondait à la question qu'il avait à poser, il recommença :

000800... écouta jusqu'au moment où il entendit : « déchets organiques ». Là, enfin c'était le bon et pressa 8.

  • Pour le gazon presser 1
  • Pour les déchets ménagers presser 2
  • Pour les cendres de bois presser 3

Pendant que défilaient les numéros sans âme, il était resté sans voix, abassourdi, rigidifié. Il raccrocha.

Penaud, il alla se faire un café, décaféiné, pour se calmer et recommença ; tétu, il fallait qu'il sache.

0008... Il écouta, concentré : déchets de jardin, gazon, végétaux, fleurs fanées, plantes de balcon... Enfin, se dit-il, et pressa 4.

Dans un annonymat complet on lui répondit d'une voix métallique : plantes en pot mais sans pot !

Allo !

Parution du prochaine texte le 27 octobre 2'17

jeudi 12 octobre 2017

15 Qui Suis-je ?

15  QUI SUIS-JE ?

Je suis un grain de poussière qui vole dans un rayon de lune, cette feuille de tremble qui se balance dans le soleil au moindre souffle, ce papillon aux ailes fragiles et qui pourtant parcourt 2'000 km sur sa voie migratoire.

Ces chemins qui se croisent à ma naissance et dont je ne puis choisir qu'un seul, suis-je aussi tous les autres, un imbroglio de vies dont je cherche à faire naître la mienne ?

Et ce cri de souffrance que j'entends, il est aussi le mien au milieu de tant d'autres, je ne puis l'ignorer, l'effacer d'un coup de pinceau.

Suis-je cette brillance de grand bonheur que j'ai lu dans vos yeux quand vous m'avez dit : « Ils m'ont tout donné » en parlant des handicapés mentaux auxquels votre vie a été consacrée ? J'ai été ce regard émerveillé de l'enfant qui découvre la beauté de la Terre, celui de mon fils lorsqu'il photographie et que les deux fossettes, les miennes , apparaissent encore sur ses joues.

Peut-être suis-je aussi ces deux colonnes blanches qui m'attendent au seuil d'un nouveau monde de lumière, ou cet ami qui m'a prise tout simplement dans ses bras de tendresse.

Au rythme des pas lents et cadencés des chameaux, je suis cette caravane qui s'allonge comme une ombre sur les sables brûlants et dorés du désert. Le désert, je l'ai lu, est le jardin, d'Allah ; c'est bien là que fleurissent les roses.

Je suis l'océan aux vastes horizons, la montagne qu'il faut conquérir, l'arole solitaire qui domine la vallée, ce pétale de coquelicot qui frissonne au matin.

Alors dites-moi : qui suis-je ?

Prochain texte le 20 octobre 2017



jeudi 5 octobre 2017

14 Le Montreux


photo Monique Gindroz


Photo Monique Gindroz


14 LE MONTREUX

« Le Montreux » accoste, c'est sa première sortie de la saison, ses grandes roues à aubes se sont arrêtées. Une longue file de passager impatients s’engouffre à son bord, quelques uns sont restés en attente fébrile devant les énormes machines qui, lentement, se remettent en route dans leur va-et-vient puissant. Ainsi il y a des amateurs qui sont fascinés par elles : leurs mouvements répétitifs, leurs beautés, perfection d'une ère passée mais entretenue avec ténacité, un peu d'amour certainement, en tout cas avec soin et intelligence. Garder la mémoire de ce qui fut, pour le plaisir de ceux qui sont aujourd'hui.

Longer la côte, les vignes, villages et ports fleuris.Voir, revoir, apaisés, au rythme lent de son déplacement ; fixer le regard, une fois encore, sur les Alpes de Savoie, une trouée sur le Mont Blanc, s'extasier à nouveau de ce lac aux milles reflets violets, turquoises, émeraudes, ardoises. D'un côté les forêts denses, de l'autre les champs ; c'est inépuisable, le ravissement revient à chaque fois lorsque l'on est à son bord.

Se régaler d'un menu gourmand, papoter de tout et de rien avec des connaissances, partager un moment de bonheur avec une amie ; garder en soi les images colorées des toits des maisons, des grandes demeures patriciennes, des châteaux ; laisser couler en soi le chant des sirènes, des soleils couchants, des reflets multiples, de la nuit qui monte. Tout est mélodie, enchantement. Qu'il est beau notre bateau du bleu Léman avec son drapeau rouge à croix blanche dansant à sa poupe, attaché, suivant comme nous, son trajet sans cesse renouvelé.

Il est blanc, la proue longue et fine aux volutes dorées, cheminée haute bordée de noir. Avez-vous visité sa salle à manger belle époque, boiseries en acajou, panneaux aux fleurs de narcisses ? C'est « Le Montreux ».


photo Monique Gindroz




Prochain texte le 13 octobre 2017


vendredi 16 décembre 2016

Coourts récits : Père Noël répond






Dès la semaine prochaine, je vous proposerai 
un jeu d'écriture à faire ensemble.
A bientôt

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Joyeux Noël plein de lumière
Heureuse Nouvelle Année 2017 pleine de bonnes choses

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12 PERE NOEL REPOND


C'est bien la première fois que l'on m'écrit non pour me demander
un cadeau mais pour m'en faire un :
ton merci !

Hier je suis rentré fourbu, le dos cassé à force de grimper
sur les toits, de descendre dans les cheminées,
transportant des centaines de cadeaux
et tu me dis merci, non pour ceux-ci
mais à moi, pour ce que je fais,
le mieux que je peux :
apporter de la joie aux enfants.

De simple marionnette de bois, tu me fais vivre
puisque utile aux autres.
L'année prochaine, je te le promets, je reviendrai...




vendredi 9 décembre 2016

Courts récits : 12 Un enfant écrit au Père Noël

11 UN ENFANT ECRIT AU PERE NOEL

Mais je ne suis plus une enfant et je n'ai jamais écrit au Père Noël.
Et bien c'est le moment me dites-vous !
Oui, mais des cartes de voeux, je n'en utilise plus,
ça circule par SMS ou par e-mail.

Bon, enfin, poussée par vous, je me décide
et je t'envoie, cher Père Noël, ce message par Internet.
Il va faire le tour de la terre en 2 secondes, il doit bien arriver à te trouver dans ta cabane de rondins,
perdue, isolée au fin fond du Grand Nord,
là où l'on me dit que tu habites.
Mais à quelle adresse es-tu ? Sais-tu que pour compter au nombre
du vivant, il faut en avoir une, tu n'es pas un pauvre SDF que je sache ou alors tu comptes sur ta notoriété pour que le facteur te trouve, enfin que dis-je, ça marche par onde ce truc là...

Excuse moi, je me perds en remarques stupides.
Vois-tu, dans mon enfance on ne parlait pas tant de toi,
tu n'étais pas dans toutes les vitrines, grimpant sur les balcons,
te balançant au bout d'une corde ou d'une échelle.
Maintenant tu fais partie de nos traditions, je ne parle pas
des commerces qui attendent ton retour
pour faire leur chiffre de l'année.

Abrégeons. Que vais-je te demander ? Car c'est bien pour recevoir
un cadeau qu'on t'écrit, n'est-ce pas ?
Et bien non, ce message ne te demande rien, il est pour te dire que j'aime bien te voir dans nos rues en décembre,
avec ton habit rouge, ton long bonnet et tes grandes bottes fourrées, c'est qu'il fait froid de là où tu viens.
J'admire ton renne attelé, les lumières clignotantes
de son traineau débordant de paquets aux beaux rubans
couleur arc-en-ciel.
En les apercevant, je retrouve mes yeux d'enfant dans ceux-ci, leur joie, leur impatience, leur attente. Tu distribues le bonheur,
tu fais partie de nos traditions, tu reviens chaque fin d'année,
toujours fidèle et c'est ça que je veux te dire,
tout simplement : Merci !


vendredi 2 décembre 2016

Courts récits : 11 La marmite


10 LA MARMITE

Je suis une grosse marmite ronde, joufflue, noire à l'extérieur, presque brillante à l'intérieur à force d'avoir été récurée à coup de brosse. Suspendue derrière le sac à dos, me voilà brinquebalée au rythme de la marche de celui qui me transporte. Le pas est devenu long, régulier, j'ai le temps de contempler les champs de colza et à l'horizon les crêtes des Alpes vaudoises, fribourgeoises, légèrement teintées de violet.

Le pas se ralentit, devient plus lourd. Lui et moi, comme accouplés, nous grimpons, mais moi, au dos de lui, je vois la descente ! On tourne, on zigzague. Je compte les pas : vingt d'un côté, vint-cinq de l'autre ; on tourne encore ; je guigne pardessus de son épaule pour suivre l'itinéraire sur la carte-topo qu'il tient dans la main et je compte 14 virages avant d'arriver au sommet. Pourvu que je n'attrape pas le mal de mer alors que je n'ai rien encore dans le ventre.

Arrivés sur cette hauteur coupée de murs de pierres sèches limitant les pâtures à herbes courtes et drues, protégeant les intrépides des falaises qui forment le Creux du Vent, moi je suis toute fraîche et lui en sueur ! Maintenant on m'a abandonnée au pied d'un sapin, heureusement ses branches vont m’offrir une ombre bienvenue avec ce soleil radieux, surtout quand approchera midi, il va « taper » fort ; je m’endors puisque je ne serre à rien.

Des petits pas suivis de rires, d'exclamations et je sors de mon engourdissement sans rêve. Brusquement, sans ménagement, on me tire par mon anse, verse, me semble-t-il, des kilos de légumes coupés, deux litres d'eau froide par-dessus le tout et me voilà, cette fois-ci, tout à fait réveillée. A côté crépite un feu de bois et je passe du froid au chaud, sans transition ni cérémonie ! Savez-vous ce que cela me fait ces brusques changements de température ? De quoi attraper la fièvre des escapades les plus lointaines ...


vendredi 25 novembre 2016

Courts récits : 10 Ferdinand

9 FERDINAND

Je suis une grande bâtisse de bois avec une porte cochère au-dessus d'un pont de terre sur lequel et sous laquelle passaient les chars de foin qu'il fallait vider à coups de fourches et entasser dans ma grange aux poutres larges, puissantes, chevillées entre elles, soutenant un immense toit de tuiles beiges et brunes, certaines recouvertes de fleurs de lichen.

Dans ma partie est, faite de brique rouges, habite Ferdinand, seul ; il a tant d'années qu'il ne les additionne plus. Le savez-vous, je l'ai vu naître et il doit bien avoir 70 ans ou plus, je ne sais pas compter ; enfin il me semble que c'est encore jeune à notre époque.

Les enfants sont partis à la ville, il n'y a plus de cris autour de la maison, plus de rires étouffés dans le foin ; les tracteurs se sont tus, le fourneau reste trop souvent bien froid.

A côté, dans la dernière maison du village, vit Zozote, enfin c'est ainsi que tout le monde la surnomme, au point d'avoir oublié son nom de baptême, et parce qu'elle zézaie un peu. Garnements qu'étaient Ferdinand et ses copains, ils en riaient, se moquant ouvertement d'elle, alors que leurs aînés chuchotaient entre eux qu'elle devait être un peu « retardée ».

Faisant des va-et-vient incessant dans les escaliers, arpentant sa grange vide, regardant tristement son jardin potager où subsistaient quelques poireaux jaunis et deux choux levés, Ferdinand se demandait que faire de sa vie si solitaire. Il jeta un coup d'oeil indifférent à sa voisine la Zozote, et prit soudainement conscience qu'elle bêchait son potager. Il y remarqua de grosses tomates murissantes, une alignée de haricots, de si belles salades. Puis des yeux, lentement, il parcourut, comme pour la première fois, les lézardes dans les murs, le toit dangereusement incliné, les fenêtres de guingois de cette vieille maison, si près de la sienne.

Une lueur de joie subite visita son coeur... Peu de temps après, lui, serrant sa main à elle dans la sienne, je les observais tous deux faisant le tour des communs, enchantés par ma solidité, ma vastitude, mon confort et je les vis monter les escaliers et disparaître dans mon intérieur.



Cette affaire fit le tour du village : vous pensez la Zozote avec le Ferdinand, c'est' y dieu pas possible ! Et tu as vu le jardin potager du Ferdinand, et les courses qu'il fait au marché le samedi. Ça sent même bon quand on passe sous ses fenêtres. Et ça zozotait, ça zozotait sur la grande place, au café, parfois même on entendait des chuchotements à l'église le dimanche matin :

  • T'as vu la Zozote avec sa nouvelle robe, c'est' y dieu pas possible !

Avec mes volets repeints de neuf, je suis une grande bâtisse de bois et sous mon toit protecteur monte des rires et des chants ; des petits pas courent sur mon plancher. Dehors des tables aux nappes blanches attendent des convives. Mon coeur de ferme est plein de renouveau.





vendredi 18 novembre 2016

Courts récits : 9 Mais non !


8 MAIS NON !


  • Je leur marchais dessus...
  • Comment ça, tu leur marchais dessus ?
  • Ah oui, nous étions au Col de la Croix...
  • Qui ça nous ?
  • Bin les copains-copines
  • Ah tu étais avec un groupe de marcheurs
  • Mais non, enfin oui, nous marchions et je leur marchais dessus
  • Tu marchais sur les copines-copains ?
  • Mai non, enfin, tu ne comprends rien, tu m'embrouilles avec ce délicieux parfum qui sort de ta cuisine...
  • C'est bien ce que tu m'as demandé de te cuisiner, non ?
  • Mais oui et je tente de t'expliquer que la première fois que je suis sortie avec la Société mycologique de la Riviera, nous étions au Col de la Croix et, étant novice en la matière, je marchais sur les minuscules chanterelles d'automne, chapeaux beiges et pieds oranges, si fines que je ne les voyais pas.
  • A table !
  • Quel régal, je me crois dans la forêt ; je la hume, la savoure, l'emporte avec moi, elle imprègne mes habits, me colle à la peaux, réjouit mon estomac, c'est divin. Merci chère Elizabeth.

vendredi 11 novembre 2016

Courts récits : 8 Exister

EXISTER

Cette grosse machine et tous ses tuyaux en forme de science-fiction , qui crache , suinte , fulmine , assourdit ; ce marteau piqueur , cette perforatrice qui te secoue de la tête aux pieds , te couvre de poussière , as-tu pensé à tes poumons ? D'où viens-tu ? D'un pays de l'Est, d'Afrique, plus loin encore, d'Amérique du Sud peut être. Avec ce bruit d'enfer tu ne peux pas m'entendre , mais , malgré tout je te dis ceci : quand je roule sur l'auto-route et que je te vois suant sous le soleil , coulant le béton, étalant le goudron brûlant , je ralentis en pensant à ta femme , à tes enfants.

***

Mon pinceau coure sur la feuille, tente de dessiner un pont pour nous relier , des arbres pour t'abriter de la chaleur , te vêt d'un manteau chaud en hiver .

***

Cette affreuse machine me fait penser à une planète fric : Hauts salaires indécents , bonus exonérés d'impôt , j'étouffe sous la montagne exorbitante des dettes . Même ma petite commune en a , des dettes .

Planète jeux : Le monde entier joue , a joué au moins une fois dans sa vie . Loto , loterie , c'est enfantin , mais qui joue avec les subprimes , qui spécule à la bourse , fait monter , ou descendre les cours du blé , du sucre , des matières premières ? OGM , Monsanto , Pharmas , jouez-vous avec notre santé ?

Planète poubelle : Tiens il y en a même une sur l'écran de mon ordinateur ! Je m'arrête , je me tais ! Mes neurones s'emmêlent à vouloir comprendre comment nous en sommes arrivés là , à chercher des solutions qui me dépassent , à peser les conséquences . Qui est responsable ?

***





Mon pinceau danse sur le papier , dessine une passerelle ; je m'y hasarde , me cramponne aux cordes , j'avance ... A l'autre bout , lui , l'ouvrier , avance aussi . Il a ôté son casque , ses gants , le vent emporte
la poussière de ses vêtements . Nous allons nous rejoindre , nous embrasser , nous serrer l'un contre l'autre .

Il me dira : « SURVIVRE »
Je lui répondrai : « EXISTER »

***

Et toi petite fille , spectatrice de tout cela , avec ton sourire , ta plume , tes pinceaux , tu existes aussi ,
tu existes dans un coin de ciel bleu , dans la brise qui caresse tes cheveux , le reflet sur l'étang , la pierre que tu ramasses sur le chemin , dans le chant des oiseaux , une nuit étoilée au firmament .

EXISTER




dessin de Françoise Dapples

vendredi 4 novembre 2016

Courts récits : 7 Complicité

7 COMPLICITE

La complicité, une entente ancienne et très jeune à la fois puisque 50 ans les séparent, cette grand-mère et ses petits-enfants. Des sourires échangés, des rires en cascades, une connivence dans les heures partagées, des balades, des visites de musées, de châteaux, des jeux, des pic bics en forêt, des feux avec de si bonnes grillades sentant le charbon de bois.
  • Vous vous souvenez, je vous avais enregistré des histoires sur cassettes
  • Oui, nous les écoutions le soir avant de nous endormir
  • Le bel habit de Tirili, n'est-ce pas ?
  • Que de fois nous l'avons mise, passée et repassée ; je pense que maman devait la connaître par coeur, aussi bien que nous !
  • Tirili, l'oiseau qui voulait que l'on peigne ses plumes en jaune
  • Et qui finit dans une cage comme un canari, pauvre moineau.
  • De plus il ne savait pas chanter, ajouta l'autre enfant devenu adolescent.
  • De cette journée à St-Tryphon où je vous avais montré l'ail des ours dont vous aviez rempli vos poches, j'en ris encore à la pensée de votre maman qui a du certainement vous plonger tout entier dans la baignoire pour enlever l'odeur !

Au Signal de Belmont, ensemble, ils sont allés chercher des petits bouts de bois, des pives, de la mousse, et ils ont construit une vaste ferme sur le sol, un jardin potager, un puits au milieu de la cour avec de petites pierres. Quelle fierté dans les yeux de ses autres petits-enfants en contemplant leur oeuvre.

Elle n'oubliera jamais le jour où elle avait lu son texte « Exister » et que son petit-fils lui avait dit : « il t'a fallu autant de force et de courage pour exister que lui pour survivre ». La maturité de ce jeune homme de 24 ans
l'a sidérée, et lui vaut toute son estime. Il a compris qu'elle a mis autant
de force et de courage dans la douceur, la transparence de ses aquarelles, en y ajoutant toutes ses expositions, simplement pour exister.

Aujourd'hui elle reçoit des e-mails de sa merveilleuse petite-fille qui lui raconte des détailles sur ses journées. Elle a si bien compris le message

de sa GDMum : « maintenez-moi dans le courant de la vie ».


Cette grand-maman a eu le privilège de ne recevoir que les bons côtés de ses petits-enfants car elle n'a pas eu à les élever. Leur complicité était dans le plaisir d'être ensemble. Elle menait le train, prévoyais, proposait, allait les chercher, longtemps ils ont suivis ; les temps ont changé, ils sont devenus adultes mais la complicité demeure, tous ensemble ils partagent de nombreux souvenirs heureux et de belles journées prévisibles et imprévisibles les attendent.





vendredi 28 octobre 2016

Courts récits : 6 Une citadelle

6 UNE CITADELLE

La forêt était sombre, mystérieuse, enfermée sur elle-même. Des bruits, des craquements, un vol furtif, le silence aussi, interrompu par les pas crissants de Martine sur les feuilles mortes ; elle se mit à traîner les pieds, froissants ce tapis comme elle le faisait dans son enfance. Devant elle le rideau d'arbres s'écarta, s'ouvrit à un vaste espace qui faisait place à un ciel d'un bleu doux, harmonieux, l'invitant à s'avancer. Les rayons d'un soleil levant ourla de rose l'horizon, révélant au loin un château, une ville peut être.

Les yeux ravis de Martine découvrirent une cité merveilleuse, citadelle gardienne de la vallée, s'élevant devant elle avec de majestueuses tours de verre sous des dômes argentés, dorés ; des ponts aux arches légères les reliaient, leurs barrières ajourées de fines dentelles se découpant sur le ciel, enjambant des terrasses qui descendaient en cascades et débordaient de fleurs aux vives couleurs.

Toujours en se rapprochant de la cité de verre, Martine aperçut son reflet dans les grandes vitres : sa jupe turquoise aux grandes poches, sa blouse aux manches courtes et bouffantes et ses cheveux bruns, mi-longs et bouclés. Surprise, étonnée, elle se vit multipliée par dix, par cent sur ces tours. Curieuse elle regarda de plus près et réalisa que sur cette façade elle portait un short vert, ultra court ; sur cette autre des cheveux raides, blonds, descendaient jusqu'à sa taille ; au-dessus, elle se vit en tunique blanche, à la grec, mesurant elle ne savait quoi ; puis derrière cet autre reflet elle distingua vaguement des toits en forme de pagode.

Ce n'est pas moi, pensa-t-elle ; pourtant une voix lui murmurait : « mais oui c'est bien toi ». Voulant en avoir le coeur net, elle tenta de se rapprocher encore, mais une brume diaphane, arrivant par l'est, voila le soleil, éteignit les dômes les uns après les autre, enroba les tours, les effaçant petit à petit. Autour d'elle tout était devenu ouateux, cotonneux .

Martine avait mal à la tête, son cerveau lui semblait brouillardeux, ses jambes tremblaient, elle sentait battre son coeur plus vite que d'habitude. Elle sursauta : une main chaude s'était posée sur son épaule. Une voix de basse, de chanteur d'opéra, qu'elle aimait tendrement, la tira de cette torpeur envoûtante, peut être même un peu inquiétante.

Cette voix profonde, chaleureuse, celle de son frère, lui demanda si elle était fatiguée pour s'être assise sur ce banc alors que les enfants jouaient, riaient, se pourchassaient autour d'elle. Il demanda à Guillaume d'apporter un verre d'eau à sa mère.

Le frère sourit à la soeur, sa soeur lui rendit son sourire et il lui raconta qu'il avait pu entraîner leur père jusqu'à leur cachette d'autrefois. Ils avaient donc traversé la forêt, marché sur le vieux pont en dos d'âne, passé au travers des champs de maïs, Jules répétant sans cesse de faire attention aux jeunes pousses, pour arriver enfin à ces blocs de pierres élevées, entassées n'importe comment, dont le frère et la soeur avaient bâti leur royaume, leurs châteaux, forteresses ou citadelles, inventant à tour de rôle des récits de chevaliers, de dames dans de sombres donjons, des hommes en armes partant pour les croisades. Jules, leur père, qui n'avait vu là qu'un ramassis de pierres juste bonnes à casser le soc de la charrue d'un paysan, entra, pendant de longues minutes, dans le monde romanesque de ses deux enfants. Il se demanda si c'était alors que sa fille Martine avait pris goût à la lecture, la littérature, l'écriture et fait naître les contes dont elle remplissait ses journées et ses cahiers ; Martine, vous l'avez compris, était devenue écrivaine.








vendredi 21 octobre 2016

Courts récits : 5 Deux mondes

5 DEUX MONDES


Ce matin en déjeunant, je regardais par la fenêtre de la cuisine,
côté sud-ouest : pendant la nuit la neige s'était déposée délicatement sur les branches de la foret. Soudainement un coup de vent et la voilà
qui s'envole, tourbillonnante, recouvrant le paysage d'un tulle de voile ajouré, opalescent, presque transparent, laissant apparaître, ici et là, le roux du feuillage automnal. Mais la neige continue de tomber, se colle aux branches noires, saupoudrant les arbres en douceur.
La température a chuté, pourtant il me semble entendre les oiseaux chanter.

Au-dessus de la foret, juste en face de moi, je vois cette blancheur courir en nuages diaphanes, s'enroulant les uns sur les autres et au milieu desquels apparaissent, fugaces, quelques teintes de verts oubliées.
Une lumière hivernale, ouatinée, dégage subrepticement
un coin de bleu.

Au nord, derrière la maison, tout est blanc, uniforme, sans distinction de contrastes, tout est silence aussi, on ne voit que des toits enneigés dans une lumière pale, diffuse, terne. L'étendue neigeuse se dissout dans la couverture nuageuse, le ciel et la terre se confondent ; sur la route aucune trace de voitures, rien ne bouge.


Ainsi, à quelques mètres l'un de l'autre, au même instant, deux mondes co-habitent. L'un est mouvement, couleurs, murmurent, l'autre se tait, immobile, figé. Cette durée, cette éternité de deux mondes passagers. Déjà le soleil se lève...

vendredi 14 octobre 2016

Courts récits : 4 Le vase



4 LE VASE

Lorsque je me suis mariée, une amie de ma mère m'a offert
un petit vase en argent en me disant : « Tu y mettras
toujours des fleurs ».

De temps en temps il y en avait une ; parfois je culpabilisais lors qu’il
n'y en avait pas. Les années passant, il fut oublié au fond d'une armoire.

Quelques années plus tard j'ai déménagé, passant d'un grand appartement dans un autre beaucoup plus petit.
Trier, débarrasser, donner, je voulais vivre autrement.
Alors j'ai vendu mon argenterie et le petit vase en même temps,
il était devenu tout noir !
J'ai acheté des services avec des manches en couleur,
à la mode chez mes amies.

Je me demande ce que mes petits enfants auraient dit en recevant un cadeau assorti d'une contrainte. Celle-ci a certainement pesé sur mes épaules sans que j'en aie été consciente,
si ce n'est à cet instant même où j'écris.

Aujourd'hui, je le revois ce petit vase tout brillant,
avec son pied rond, renflé sur les anches, serré à la taille,
resserré au col. Par la pensée et pour la dernière fois,
j'y mets une fleur, puis... je tourne la page.


vendredi 7 octobre 2016

Courts récits : 3 Un objet introuvable

3 UN OBJET INTROUVABLE

Un clou, nous savons tous ce que c'est et il n'est pas introuvable ; un clou courbé, nous sommes certainement assez nombreux à rater notre coup pour en avoir courbé plus d'un, donc il n'est pas rare ; peut-être qu'il n'y en a pas partout simplement parce qu'ils ont fini à la poubelle. Un clou courbé deux fois, oui si vous l'avez frappé deux fois de travers, mais un clou en forme de tir bouchon, en avez-vous déjà vu ?

Celui-ci a une belle double courbe, il sourit, s'étonne, rit encore, nargue l'homme que je suis, moi Rulf, si adroit de mes dix doigts, penché sur mon établi, trifouillant dans mes dizaines de boîtes pour en trouver un semblable. Ce clou ci a bien une tête, comme tous les clous, mais lui taper dessus ne permettrait pas de l'enfoncer, nous pourrions éventuellement le courber d'avantage et en faire une boucle d'oreille, mais ce n'est pas mon propos. A la recherche d'un clou pareil, moi Rulf, je suis entré dans une quincaillerie que je sais bien achalandée, avec mon modèle. Un dialogue s'établit entre le vendeur et moi :

  • J'aimerais un clou
  • Un seul, fit le vendeur, un léger sourire moqueur au bord des lèvres
  • Oui, un seul, et courbé comme celui-ci. Cette fois le vendeur fait les yeux ronds d'étonnement
  • Et bien, fait-il, prenez celui-ci, il est assez long pour que vous puissiez donner plusieurs coups de marteaux de travers
  • Non, lui dis-je, il faut qu'il ait une forme de pas de visse sans fin et calibré
  • Calibré ! Alors achetez directement un tire bouchon, vous n'aurez plus qu'à le démonter
  • C'est trop gros, il faut qu'il entre dans un trou très petit
  • Bon, alors, je vous vends des visses, de quel diamètre ?
  • Pour un vendeur, vous ne me paressez pas très futé, remarquai-je
  • ça fait 10 ans que je suis dans la branche, fit-il irrité
  • Oh là, oh là, ne nous énervons pas
  • Je pense, dit le vendeur, que cet article n'existe pas
  • Alors comment ce fait-il que j'aie cet exemplaire ?

Moi, Rulf, je sortis de la quincaillerie, furieux d'avoir passé pour un... idiot, avec mon clou qui n'existe pas et avec celui que j'ai finis par acheter pour mettre fin à notre échange verbal avant qu'il ne devienne un échange de calottes.


De retour dans mon atelier, j'ai tapé comme un sourd sur ce foutu clou, je l'ai raté et me suis blessé la main. Ayant ensuite un clou à enfoncé, j'ai emmailloté ma main blessée dans un linge éponge, seulement voilà, elle était devenue trop grosse pour tenir le clou. A partir de ce jour, ma vie se compliqua terriblement car, voyez-vous, je suis tapissier...